W. A. DUBÉ Marchand Général Saint-François, N.-B. Tél.: 263-30

Le magasin général W. A. Dubé a joué un certain rôle dans la vie économique et sociale de la région de Saint-François - Connors durant un peu plus de trente-cinq ans (1934 à 1969).

Né à Saint-François le 11 juillet 1905, Wilfrid Dubé fit ses études à l'école du rang 2 tout près de lamaisonfamilial résidence de ses parents à la jonction du Chemin Laplante aujourd'hui. Il se situait parmi les plus doués du groupe à niveaux multiples. Il avait appris à lire et à écrire couramment. Sa matière préférée a toujours été les mathématiques. Il connaissait les éléments de base dans les quatre opérations qu'il manipulait avec aisance. Il s'était mérité la réputation d'être très habile à faire l'addition d'une liste de chiffres dans sa tête et d'arriver à la réponse exacte.

 

En étant très doué pour les mathématiques, il a développé une mémoire phénoménale. D'ailleurs, jusqu'à pratiquement à la fin de sa vie, plusieurs concitoyens avaient recours à lui pour connaître des renseignements ou des précisions de tous genres : une adresse, un nom, une liste d'enfants d'une grosse famille, le nom d'un chef politique, une date d'un événement historique, une description d'un fait, etc. Une connaissance acquise devenait une connaissance conservée.

 

Ayant eu les fièvres en bas âge, Wilfrid est demeuré de santé plutôt fragile. Il n'était pas de stature à exercer le métier de bûcheron ou de cultivateur. Ses premières expériences de travail furent comme aide-cuisinier dans les chantiers.

 

Au début de sa vingtième année, Wilfrid rencontra sa future épouse, Marthe Nadeau. Celle-ci était la nouvelle enseignante à l'école tout près. Ils se sont épousés dans la toute jeune église de St-François le 29 décembre 1930.

 

Avec le mariage, il fallait penser à élever une famille. Pourquoi ne pas explorer le domaine commercial. La crise économique est encore bien vivante. Le meilleur est à venir.

 

D'un commun accord, Wilfrid et Marthe décident de s'installer à Edmundston. Le premier emploi fut de s'occuper de la cantine de l'aréna. Quelques mois plus tard, l'incendie fit son œuvre et laissa le couple sans gagne-pain. Muni d'un courage à toute épreuve, le couple se retrousse les manches. Au cours des trois années subséquentes, on le voit à l'œuvre dans le domaine de la restauration (cantine et café) et de l'hôtellerie.

 

L'activité économique choisie fait difficilement vivre la famille. Wilfrid a toujours la flamme du commerce bien allumée en lui. Il commence tranquillement à faire du "peddlage", du porte à porte jusqu'à Saint-François. Il est bien reçu parmi les siens. Il fait du troc. Il se fait payer en marchandise qu'il échange un peu plus loin pour une autre avec un profit raisonnable.

 

dube027Après la naissance du quatrième enfant, Wilfrid et Marthe reviennent aux sources après un bref séjour à Clair. La parenté est proche et il est plus facile de recevoir de l'aide en cas de besoin.

 

L'idée d'ouvrir un commerce a germé. Saint-François a un jeune curé dynamique et dévoué, l'abbé Ernest Lang. La paroisse se développe bien et plusieurs familles y sont installées. De plus, la crise économique s'essouffle tranquillement. Le Père Lang leur vend le terrain à proximité de l'église. En février 1936, avec de l'aide, Wilfrid fait transporter une maison située en face de l'abattoir Nadeau soit une distance d'environ .75 km. C'était la maison de madame Henriette. Le magasin W. A. Dubé ouvre ses portes au printemps 1936 et très modestement.

 

Les heures d'ouverture sont longues : de 8 h 00 à 22 h 00, sept jours par semaine. Comme il est écrit plus haut, Saint-François était une paroisse rurale et agricole. La majorité des habitants demeuraient sur leur terre en dehors du village non incorporé. Ils profitaient des visites à l'église pour faire leurs achats ou encore ils descendaient au bord après leur journée de travail. Par conséquent, il fallait faire preuve d'accommodements raisonnables dans les heures d'affaires. De toute façon, si un client se présentait en dehors des heures habituelles, il se faisait servir à la porte de la cuisine. Il repartait avec ses achats souvent achetés à crédit. Le jour de Noël ou de Pâques, il était servi de toute façon.

 

L'année 1945 fut une année faste pour le couple Dubé. La Caisse populaire locale en est à sa septième année d'existence et commence à faire des prêts. La fin de la guerre est proche et les gens reprennent confiance. C'est le début de la construction de l'école et l'entreprise de meubles Nadeau & Nadeau devient un projet sérieux à brève échéance. La clientèle augmente et devient plus exigeante. Tous ces facteurs donnent un vent d'optimisme pour le commerce. Wilfrid et Marthe décident que c'est le temps de bouger. On construit, on agrandit, on modernise et on ajoute des comptoirs plus fonctionnels. On bâtit un entrepôt avec garage à l'arrière du magasin.

 

Après avoir créé sa clientèle, Wilfrid débuta le service de la vente sur la route dans la paroisse de Saint-François et de Connors. En direction est, il s'arrêtait juste avant la traverse à niveau à Clair. La cédule établie fut suivie de la première année jusqu'à la dernière : Le lundi, c'était la journée pour vérifier les items à commander. La "run" sur la route était la plus courte en direction de Clair. Les gens donnaient leur commande le matin et recevaient leur marchandise à la fin de l'après-midi. Le mardi, c'était les résidents du chemin du Lac Unique qui vivaient le même processus. Le mercredi, le territoire de Pelletier's Mills et de Rocky Brook (Rang 2) qui recevait la visite du camion. La livraison se faisait le lendemain. Le vendredi, c'était la grosse journée:

de Connors jusqu'au Lac Glasier. A l'époque, il y avait autant de familles établies à l'est de l'église actuelle qu'à l'ouest jusqu'au Lac.

 

Les commandes prises dans la journée du vendredi étaient préparées dans la même soirée souvent très tard et livrées le lendemain. Le camion de livraison rentrait souvent au bercail après le souper le samedi soir. Le magasin était ouvert aux heures habituelles le dimanche. Wilfrid disait que c'était la meilleure journée de la semaine pour quatre raisons : Pas de dépenses de camion, pas de vendeurs ou de fournisseurs, beaucoup de ventes au comptant (pas de crédit) et pas de salaires à payer, (les enfants petits et grands avaient leur cédule du dimanche). D'ailleurs, tous les onze enfants ont toujours contribué aux tâches de l'entreprise du cadet jusqu'à l'aînée. Seulement trois employés hors la famille ont travaillé au commerce à temps régulier. Ce sont : Lucien Nadeau, Léonce Lizotte et Alphé St-Jean. Quelques employées occasionnelles sont venues porter main forte pour les périodes de pointe. Exemples : Ensacher du bonbon ou des arachides achetés en vrac pour les Fêtes.

 

Quand on se permet de s'afficher comme marchand général, la première règle non écrite à suivre est d'offrir une gamme variée de produits. C'était bien le cas chez W. A. Dubé. En voici quelques preuves: Les fruits et légumes selon les arrivages et les saisons, comme la fougère du printemps et les tomates du mois d'août et les pommes d'automne. La viande était disponible mais en choix limité. Les habitants de la place pouvaient eux-mêmes combler leurs besoins. Au magasin, on offrait de la saucisse, du baloné, du lard salé acheté en baril et du jambon à sandwich tranché sur place.

 

Un bon choix de produits en conserve était disponible : du jus de tomates aux petits pois en passant par le boudin Gaza vendu illégalement parce qu'il ne portait pas le sceau "Approuvé Canada".

 

Le magasin général visait à répondre aux besoins généraux des gens de la région. On ne s'en tenait pas seulement à l'épicerie. On y trouvait du tabac en feuilles, des chapeaux pour dames, du tissu à la verge, la vaisselle de base pour accommoder tout foyer, jouets et huile de chauffage (huile de charbon), la mélasse et le vinaigre en baril, vadrouilles et balais, prélart ou couvre-plancher à la verge, de la laine de pays de différentes couleurs, de la peinture National et pour finir, des remèdes qui se vendaient sans prescription pour les humains, et les produits Frega pour les animaux.

 

Le magasin W. A. Dubé avait comme politique d'achat de s'approvisionner localement lorsque c'était possible. Les fournisseurs les plus usuels étaient : Maurice Allaire (fruits et légumes), Les boulangeries L. H. Lajoie, Proulx et Lang, La Crémerie Belzile, et les fournisseurs d'épicerie étaient les Maisons G. E. Barbour et New Brunswick Distributors.

 

Durant l'été, Wilfrid et un employé faisait des voyages d'affaires à Québec. Durant l'hiver, il achetait les bouteilles de bière vides (0,020 la petite et 0,050 la grosse). Le camion était rempli à pleine capacité. Il avait manigancé une entente avec l'Épicerie St-Hilaire située en face de la gare du palais. L'argent reçu de la vente des bouteilles lui donnait aussi le privilège de se procurer de la marchandise auprès des Épiciers Unis. Certains items étaient meilleurs marchés, comme la poudre à laver. Il en profitait aussi pour marchander des fruits et légumes auprès des exposants du marché St-Roch. A chaque voyage, il avait toujours des commissions rémunérées ou non tout au long du parcours : Des dents de faucheuses chez Desjardins de St-André, de la laine au Textiles du Grand-Moulin de St-Pascal, du beurre de St-Alexandre et des pièces pour poêle à bois à L’Islet.

 

L'année record des ventes fut l'année 1948. Il y eut une baisse graduelle du chiffre d'affaires à partir de ce moment. Les capacités visuelles de Wilfrid ont continué de diminuer pour le rendre aveugle. Il ne pouvait plus s'occuper du commerce d'une façon aussi entière. Les gens ont commencé à se procurer des autos ce qui leur permettait de se procurer de la marchandise ailleurs dans les environs et même à Fort Kent. La compétition était plus près et le facteur primaire fut qu'on ne trouvait aucun enfant intéressé à prendre le commerce à son compte et poursuivre le projet. Les premières épiceries "self service" commençaient à apparaître. Les gens pouvaient choisir eux-mêmes non seulement leurs produits, mais la marque du produit.

 

Le dernier trajet de livraison fut fait durant la fin de semaine d'août 1961. Le magasin fut définitivement fermé à l'automne 1970.

 

Dans l'entreprise familiale W. A. Dubé, une grande dame a joué un rôle de premier ordre. Il s'agit de l'épouse du propriétaire, Marthe Nadeau. Dès le début en affaires, elle s'est jointe à son mari. Tout en ne négligeant pas sa famille, elle a toujours épaulé son mari. Possédant une bonne éducation, elle était en mesure d'apporter une aide précieuse dans le projet en question. Elle sera assidue au travail. Elle a donné naissance à une famille de onze enfants. Elle trouvait toujours le temps de suivre chacun d'eux dans leur évolution. La majorité de ses grossesses furent très difficiles et plusieurs ont failli lui coûter la vie. Elle s'occupera du commerce intensément jusqu'à son retour en enseignement à l'automne 1958, et partiellement jusqu'à la fermeture.

 

Reportons-nous à l'époque 1930 - 1958. Toute l'administration se faisait à la main. Le crédit était chose courante et la facturation se faisait en énumérant chacun des items. Plusieurs clients payaient leurs achats une fois par mois avec l'argent du "chèque de Beurrerie" de la Co-op du Madawaska ou encore avec les maigres prestations de l'allocation familiale. La tenue de livre était exigeante.

 

Les outils d'administration dans le travail étaient rudimentaires. La calculatrice était peu efficace, surtout sur la route, les tiroirs-caisses manuels, et l'ordinateur n'existait pas, même dans le dictionnaire. En plus de tenir à jour la comptabilité pour le client, il fallait aussi s'occuper des fournisseurs, de vérifier leurs factures et de les payer. Il ne fallait pas s'absenter longtemps que les conséquences négatives se manifestaient et en double. Et tout ce que demandait ce travail d'administration, c'était Marthe qui l'accomplissait.

 

Comme si ce n'était pas assez, Marthe essayait par tous les moyens de mettre son instruction au service de la population tout en recevant un petit surplus monétaire qui était essentiel pour rejoindre les deux bouts. Elle s'occupa pendant plusieurs années de vendre de l'assurance pour l'Union du Canada. En plus, elle remplissait des formules de références de crédit pour la maison Retail Crédit. Elle recevait 0,500 par questionnaire rempli et posté. Ce dernier travail se faisait tard le soir ou tôt le matin. Un des enfants avait la tâche de courir à la poste avant 8h00 porter les précieux questionnaires. Au milieu des années 1950, elle accepta de percevoir les paiements de la taxe foncière des résidents de la paroisse au profit de la province du N.-B. Certains individus payaient par acompte et l'argent était envoyé au jour le jour. Le rapport financier adéquat devait être envoyé à Fredericton avant la fin du mois d'août. Marthe s'isola dans un chalet au Lac Unique pendant une semaine pour fermer les livres. Inutile de dire que la semaine fut longue au magasin.

 

Wilfrid et Marthe formaient un couple qui s'impliquait dans des mouvements basés sur des valeurs reconnues au point de vue social, éducatif et religieux. Marthe avait mis en priorité la défense de la langue française. Dès leur début en mariage, ils ont milité dans le mouvement Lacordaire et Sainte Jeanne d'Arc, mouvement qui prônait l'abstinence totale des boissons alcooliques. Marthe s'est impliquée très activement dans l'Institut Féminin. Ce mouvement visait à favoriser l'épanouissement de la femme. Elle fut reconnue au niveau local et régional.

 

Le couple Dubé formait un couple fidèle à son engagement religieux et de fiers chrétiens. Marthe a été organiste à l'église pendant quelques années. Tous deux, Marthe et Wilfrid ont été des adeptes du mouvement de la Légion de Marie. Ils ont fait du recrutement dans la paroisse pour trouver des gens intéressés à passer quelques jours en retraite fermée à Edmundston. C'est au cours d'un exercice de porte à porte que Wilfrid s'est fait happer un soir d'automne par une voiture. Il était accompagné d'un autre volontaire, Sylvio Pelletier. Il fut immobilisé la jambe dans le plâtre pour une bonne partie de l'hiver.

 

Le magasin général était aussi un lieu de rencontre pour les nouvelles, les potins, les discussions politiques et autres sujets d'intérêt général ou privé. Wilfrid adorait les échanges politiques à condition qu'elles favorisent le parti libéral. Il fallait avoir un bon client conservateur devant lui pour qu'il retienne sa langue. Il aurait tant aimé de voir un de ses enfants faire activement de la politique. Malheureusement, son désir est demeuré théorique.

 

Wilfrid est décédé le 1er août 1975 à l'âge de 70 ans. Marthe l'a suivi dans l'au-delà moins d'un an plus tard, le 8 juin 1976 à l'âge de 68 ans.

 

Dans cette aventure dans le commerce au détail, Wilfrid et Marthe ont tout fait pour passer leur famille de onze enfants en priorité. Tous ont travaillé très jeunes au magasin mais dans un climat de formation et d'acquisition de valeurs fondamentales telles que le sens des responsabilités et du respect de l'engagement. La majorité des enfants ont fait des études supérieures et ont décroché des diplômes au niveau universitaire.

 

Quand on regarde en arrière, on peut se demander si l'entreprise familiale apportait le gagne-pain de la famille ou encore, n'était tout simplement qu'un prétexte pour atteindre l'autonomie de ceux qui ont mis la main à la pâte.

 

Wilfrid et Marthe furent des modèles inspirants. Wilfrid en étant à la tâche malgré un handicap visuel sévère et Marthe en vivant plus de onze grossesses avec des hémorragies sérieuses.

 

Gérard Dubé (son fils)

 

Ce texte sera publié dans la revue Société historique du Madawaska