I57008À LA DOUCE MÉMOIRE

DE

 Sœur Marie-du-Bon-Conseil

 ( M -Rose-Anna Durand )


décédée le 30 mai 1956

dans la 84e année de son âge et la 66e de sa

vie religieuse

Seigneur, donnez-lui le repos éternel !

 

518e décès

Le travail est la plus humaine des lois et la meilleure des habitudes.

( Charles Maurras )

Le 30 mai 1956, la mort ouvrait les portes de l'éternité à notre chère Sœur Marie-du-Bon-Conseil, Rose-Anna Durand, que soixante-cinq années de vie religieuse, quatre mois d'hôpital, trois jours d'agonie avaient préparée à ce passage mystérieux. Éminemment douée, entreprenante, intéressée au progrès de sa Congrégation, elle laissait à son programme, de nombreux projets inexécutés, parce que son esprit fécond découvrait sans cesse de nouveaux moyens de fortifier le grand arbre du Bon-Pasteur planté dans la cité de Champlain par Mère Marie-du-Sacré-Cœur (Fitzbach).

 

Son esprit d'initiative, Sœur Marie-du-Bon-Conseil le devait à l'éducation reçue de ses parents, Sieur Ovide Durand et Dame Délima Gauthier, de Lotbinière. Toute jeune, elle accompagnait parfois son père dans la forêt ou dans les champs, et cet agriculteur cultivé lui apprenait le nom des plantes et des fleurs, leur nature et leur utilité. Aussi dira-t-elle au soir de sa vie : « Mon premier professeur de botanique fut mon père.» Les livres la passionnent avant même son entrée à l'école du rang St-François située non loin des propriétés paternelles, et ses années de cours primaire la détournent tellement des travaux domestiques, considérables dans une maison de douze enfants, que son aînée s'exclame un jour « Nous n'aurons jamais de service de Rose-Anna ! Mettez-la donc pensionnaire !» L'injonction correspondait au désir de l'adolescente qui, au couvent paroissial, dirigé par les Religieuses du Bon-Pasteur de Québec, ambitionnera le premier rang. Elle le rappelle avec humour dans sa vieillesse, à une compagne d'étude qui l'avait précédée d'un an au pensionnat et qu'elle devait retrouver professe à son entrée chez les Sœurs Servantes du Cœur Immaculé de Marie, le 13 mars 1891. Heureuse alors de présenter aux autorités de l'Institut le diplôme d'enseignement reçu la veille, Sœur Durand inaugure bientôt sa carrière d'institutrice et justifie la réputation que lui a faite Mère Marie-de-la-Présentation (Thivierge), sixième de nos fondatrices et supérieure du Couvent de Lotbinière.

 

L'aspirante se révèle pédagogue avertie : une méthode bien personnelle réussit à ouvrir des intelligences médiocres aux éléments de la lecture. A sa prise d'habit, le 10 novembre 1891, elle reçoit le nom de Sœur Marie-du-Bon-Conseil. Sa profession, le 14 novembre 1893, précède d'une journée son premier départ pour les « missions ». Les Annales du noviciat parleront en juillet suivant, de son retour à Québec, en pleine effusion de joie, en parfait contraste avec l'au revoir qui lui coûta tant de larmes à l'automne.

 

La jeune religieuse s'affirme pratique lorsque, professeur des novices, elle insiste pour emprunter les livres scolaires que la-Communauté ne peut acheter. « Il importe, explique-t-elle, que les futures institutrices se familiarisent avec les auteurs dont elles devront faire usage dès leur sortie du noviciat, à l'ouverture des classes.»

 

De fréquents changements d'obédience deviendraient insupportable épreuve sans l'espoir d'une amélioration de santé. A Champlain, St-Laurent, Île-d ‘Orléans, L'Islet, Biddeford, Matane, Rivière-du-Loup, Van Buren, Charlesbourg, partout l'enseignement s'avère défavorable à la gorge très faible de notre chère Sœur.

Sensible à l'affection, elle ne la recherche pas. Donner des explications intelligibles pour toutes les élèves qui lui sont confiées est vraiment plus nécessaire. Son œil perspicace discerne chez certains esprits plus lents à comprendre, des valeurs dignes d'être exploitées.

 

Retirée de l'enseignement, Sœur Marie-du-Bon-Conseil reprend vigueur et donne vraiment toute la force de son activité. Les Albums centenaires de St-Sylvestre, Champlain, l'Islet et Charlesbourg proclament à l'envi ses qualités d'administration. Celui de St-Sylvestre dit : « Sœur Marie-du-Bon-Conseil, ci-devant économe à Charlesbourg, nommée Supérieure à notre Couvent, arrive le 7 novembre 1918 en remplacement de Sœur Marie-Ange (Deschênes) démissionnaire pour cause de santé."

 

La grippe espagnole qui vient de sévir à cette Institution occasionne coup sur coup plusieurs changements de personnel. C'est une heure critique, exigeant du courage. Les progrès signalés durant les six années suivantes, le relèvement du pensionnat après l'épreuve, surtout le brio des fêtes qui, en 1923, soulignent le cinquantenaire de cette fondation attestent le mérite de la vaillante Supérieure.

 

Grâce à son initiative unie à celle de Monsieur le curé Lachance, la société des Enfants de Marie du Couvent est érigée canoniquement le 4 janvier 1921, et affiliée à la Prima Primaria de Rome, le 4 février suivant.

L'Islet fut la seconde Institution soumise à la gouverne de Sœur Marie-du-Bon-Conseil. Revoir ce village qui lui est devenu familier en deux séjours précédents, de 1896 à 1899 et de 1905 à 1908, renouer relation avec d'anciennes élèves qui lui gardent excellent souvenir lui sont bonheurs incomparables. Faire progresser ce couvent lui sera consolation profonde. Des Albums, nous extrayons :

« Lundi, 25 juin 1929, tout est prêt pour la noce d'or. À 7h. p.m., les fêtes s'ouvrent par la lecture d'un message de Rome. Le cablogramme porte : « Occasion jubilé, cette maison religieuse, Saint Père envoie bénédiction implorée. Signé : Cardinal Gasperi.»

 

Après de si magnifiques démonstrations, il est dur de songer au départ. Sœur Marie-du-Bon-Conseil, au terme de son supériorat, quitte le couvent où dix années de travail intense lui ont fait prendre racine.

Économe à la Maison-Mère, notre clairvoyante Sœur entend plus d'un architecte louanger ses projets de restauration.

 

En 1932, elle retourne pour la troisième fois missionnaire à Champlain, avec une joie que n'infirment pas les responsabilités de la gouverne durant cette phase de la crise économique, la pire qu'ait expérimentée la population trifluvienne. Nombre de familles sont incapables de payer leur rétribution mensuelle et la rareté des pensionnaires favorise peu le budget. Toutefois, grâce à ses qualités administratives, on parvient à rajeunir certaines pièces du couvent.

 

La culture intellectuelle et artistique n'en est pas pour autant délaissée. Toujours à l'affût des meilleurs procédés d'enseignement, la Supérieure enrichit la collection de projections lumineuses de plusieurs séries intéressantes relatives à l'histoire de l'Église, au cours de botanique et de physique. Avec une légitime fierté, elle parle de la compétence de ses sujettes, dont dix-huit élèves obtiennent du Bureau Central des Examinateurs leur diplôme avec la note « Grande Distinction ». Non moins honorable est le succès de deux pianistes qui se classent premières aux examens de l'Université Laval. Si l'état des finances s'oppose à l'achat de récompenses à l'occasion du couronnement scolaire, la religieuse se félicite d'incliner les bienfaiteurs à donner comme prix, des abonnements de trois, quatre ou six mois à l'Action Catholique. Augmenter le nombre des lecteurs du grand quotidien, c'est un apostolat.

 

En 1938, une nombreuse délégation d'élèves au Congrès Eucharistique tenu à Québec, accompagne la chère Sœur Supérieure qui leur fait visiter les édifices du parlement, puis les conduits à la Maison-Mère du Bon-Pasteur où elle travaille à la relève et l'encourage. L'année suivante, juste avant l'expiration de son second triennat de supériorat à Champlain, elle préside aux fêtes du soixante-dixième anniversaire de fondation.

 

Au bénéfice des Sœurs scolastiques, elle s'occupe de plantations d'arbres dans le grand jardin. Elle a si fort goûté la parole de Monsieur le sous-ministre Avila Bédard : « Qui plante un arbre fait un acte de foi en Dieu, un acte d'espérance en l'avenir, un acte de charité envers les jeunes.»

 

Régulière, fidèle observatrice de ses vœux, Sœur Marie-du-Bon-Conseil a surtout compris que par suite de la profession, il y a obligation réciproque et de justice entre la communauté et ses membres, de sorte que, si la communauté doit un honnête entretien à chaque religieuse, celle-ci, en retour, doit employer son temps au service de la communauté et l'honorer d'une conduite exemplaire. Même au déclin de l'âge, notre chère Sœur fera preuve d'un inlassable dévouement, sans croire qu'une santé physique s'épuise avec le temps. Octogénaire, elle s'étonne de la diminution de ses forces que la thérapeutique ne peut rajeunir. Ce, fut l'épreuve de ses dernières années, probablement la cause de l'imprudence qui précipita, son départ pour l'éternité.

 

Durant les jours maussades de novembre 1955, Sœur Marie-du-Bon-Conseil, préoccupée d'arboriculture, fait trois fois le tour du grand jardin pour s'assurer que les jeunes plants commandés à la pépinière américaine ne sont pas en perdition. Elle y contracte une grippe maligne, tenace, qui la retient à sa chambre jusqu'à la fin des travaux en cours aux infirmeries. Pour Noël, on peut l'installer dans un département des grandes malades où lui sont continués les soins assidûment donnés jusqu'alors. Elle jouit enfin d'une certaine amélioration physique dont il ne lui faut rien présumer cependant. Une fois, trompant la vigilance des infirmières, elle paraît à la chapelle, titubant de faiblesse. Ramenée à son lit, elle oublie de même la consigne : « Ne pas se lever, la nuit surtout, sans l'assistance d'une aide.» Et voilà comment un soir, voulant mettre pied à terre, elle tombe et se blesse. A l'Hôtel-Dieu, l'opération fixe le membre fracturé. Le grand âge de la patiente, son extrême débilité ne laisseront toutefois guère d'espérance de guérison. Revenue à l'infirmerie de la Maison-Mère, vers la mi-avril, elle réalise n'être plus aux jours de ses victoires faciles sur la maladie. Ses actes de volonté, ses efforts pour se lever n'aboutissent qu'à hâter son complet anéantissement.

Le 7 mai 1956, le sacrement de l'Extrême-Onction est administré à la malade. L'appétit, bon jusqu'au 25, tombe soudain. Les injections de sérum s'avèrent bientôt impossibles. Lundi, 28, commence l'agonie qui durera trois longues journées.

 

Au chevet de la mourante, avec sa sœur, Sœur Marie-de-Sainte-Rose-de-Lima et sa nièce, Sœur Marie-de-Sainte-Jeanne-des-Anges, les religieuses de la Maison-Mère récitent avés et invocations. Mardi, à l'arrivée d'une autre nièce, Sœur Marie-du-Carmel, les yeux vitrés de l'agonisante s'ouvrent à l'audition de l'affectueuse voix. A Matane, Sœur Marie-de-Sainte-Béatrice prie pour la tante qu'elle ne reverra plus, et estime privilégiée la quatrième nièce, Sœur Marie-des-Archanges que la voiture familiale de Lotbinière amènera aux funérailles.

 

Vers 11h 40, mercredi soir, quand Sœur Marie-du-Bon-Conseil entend sa nièce lui suggérer la formule de rénovation des vœux, elle baise trois fois le crucifix qui lui est présenté. Mais l'effort nécessaire à ce suprême mouvement des lèvres, brise les dernières fibres qui la retiennent à la terre. La radieuse beauté que revêtent à ce moment ses traits, rappelle aux parentes attendries, la fierté avec laquelle notre regrettée Sœur aimait à redire : « Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus ne me précéda que de quatre jours en ce monde puisque je suis née le 7 janvier 1873.» La petite Fleur du Carmel ne voulut-elle pas, par ce phénomène rajeunissant, consoler la nièce qui désirait tant pour sa bien-aimée tante le plus beau des trépas ?

 

Que de la sphère où le travail fait pour Dieu reçoit sa récompense, notre chère Sœur Marie-du-Bon-Conseil continue son aide suppliante à la Congrégation dont elle avait épousé si généreusement les intérêts, et qu'elle protège toujours sa famille, objet de son profond attachement !

 

Maison-Mère du Bon-Pasteur,

Fête de N.-D. du Carmel,

Québec, 16 juillet 1956.

 

N.B. Elle est la soeur de ma grand-mère paternel, voir au dictionnaire I57008