NOTICE BIOGRAPHIQUE

S. Angéline Durand (S. S. Rose-de-Lima)

30 janvier 1885 - 10 janvier 1975

Dieu se trouve à la source de toute vie donnée.

P. Bernard Roy, o.p.

Une vie entièrement consacrée à Dieu dans le service du prochain, surtout le prochain le plus pauvre, le plus démuni, met en évidence l'action du Seigneur, seul capable d'alimenter en profondeur la source jaillie dans une âme au moment où l'eau baptismale coule sur le front d'un nouveau chrétien. Ainsi voyons-nous marquée du sceau divin la petite Marie-Angéline, le troisième jour après sa naissance survenue le trente-et-un janvier 1885. Un long chemin s'ouvre devant elle pour la conduire au champ de sa vocation.

Son père, Ovide Durand, et sa mère. Rose-de-Lima Gauthier lui donnent, comme à leurs treize autres enfants les attentions que tout bon catholique prodigue aux membres de sa lignée. Ils mettent à son éducation tout le soin dû à l'œuvre de valeur qu'est la formation d'une élue pour le ciel. Patiemment ils redressent ses inclinations moins bonnes, et lorsque vient l'âge d'une culture intellectuelle plus régulière, Marie-Angéline emboîte le pas avec ses aînés qui essuient ses premières larmes d'écolière, et joyeux l'entraînent vers le centre d'étude du rang Saint-François, à Lotbinière, situé â quelques arpents de la maison paternelle. Son esprit éveillé s'intéresse à tout le savoir que déploient compagnes et compagnons, et le nouveau qu'elle récite à papa et à maman au retour de l'école l'encourage à retourner le lendemain, acquérir des connaissances plus merveilleuses encore. Mais son cours élémentaire n'assouvit pas sa faim de nouveautés. Pendant quatre ans elle fréquente les classes du couvent paroissial, comme externe, quart pensionnaire ou pensionnaire. L'étude qui absorbe toutes ses ressources intellectuelles la prépare à l'obtention du brevet d’enseignement.

Avec l'acquisition des sciences livresques elle développe le goût des travaux domestiques et de l'artisanat sous toutes ses formes. C'est une fille accomplie, qui, le 20 novembre 1904, prend place parmi les postulantes du Bon-Pasteur de Québec, vaste champ d'action où toute vie vraiment donnée se désaltère à la source que Dieu habite. Mais Dieu, source et océan de l'amour exige de ses élus la formation nécessaire à l'extension de son règne dans les âmes. Comme en toute Institution bien régie, un apprentissage est nécessaire. Sœur Durand éprouve ses capacités d'adaptation aux exigences des besoins de l'Institut et donne tant de preuves de son ton vouloir, de sa fidélité au règlement du postulat que son admission â la vêture devient évidente même aux yeux de S. Marie-du-Bon-Conseil, sa sœur aînée. Le 28 juin 1905, elle reçoit l'habit des Servantes du Cœur Immaculé de Marie et le voile blanc de novice. Pour hono­rer sa chère maman, elle obtient la faveur de porter le nom de l'unique sainte alors canonisée de l'Amérique : Sainte Rose de Lima. Une année d'enseignement dans une de nos Académies urbaines et quelques heures de service à la Maison Ste-Madeleine - aujourd'hui, Marie-Fitzbach - révèlent ses aptitudes aux œuvres de notre Congrégation et donnent espoir de parfaire suffisamment sa formation vocationnelle, l'année suivante, pour être admise à l'émission des premiers vœux le 4 juillet 1907. Puis ce sera l'épreuve réglementaire de la :"Vie missionnaire" comme on désigne alors l'activité en maisons locales.

Si l'on en juge par son enthousiasme à parler de Matane, ses deux premières années de vœux temporaires furent un peu du ciel sur terre. Et sa troisième année de vœux régulièrement vécue à la Maison-Mère, un long rêve de retour dans le bas du fleuve. La consœur qui l'a remplacée l'égalant en capacités diverses est maintenue à Matane, laissant à Sœur Ste-Rose-de-Lima le plaisir de connaître un non moins pittoresque endroit de dévouement à Chicoutimi, dans la première Institution dirigée par les Sœurs du Bon-Pasteur sur l'Avenue du Séminaire.

Dès la fin de cette première année, juin 1911, l'habileté reconnue de la chère Sœur pour les travaux en arts domestiques lui vaut un séjour de perfectionnement à l'École de St-Pascal où les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame sont officiellement mandatées pour enseigner la technique exigée par le Département de l'Instruction Publique pour les Écoles Ménagères. Les Annales du temps soulignent au sujet du groupe de nos religieuses-élèves à cette institution: "Elles y recevront la marche à suivre, la méthode nécessaire en cette spécialités" Riche de ce nouveau savoir, Sœur Ste-Rose-de-Lima envisage un long séjour au beau couvent de la rive saguenéenne. Mais Dieu qui est à la source de toute vie donnée, a lui aussi son programme. En fin de juin 1912, l'accueillant Pensionnat de l'Avenue du Séminaire devient la proie des flammes, obligeant personnel enseignant et personnel étudiant à accepter pour longtemps l'hospitalité de l'École Normale qui possède une Religieuse qualifiée en connaissances domestiques.

La bonne Sœur Ste-Rose-de-Lima toujours malléable sous la main de l'autorité se voit alors désignée pour Biddeford, Maine. On ne s'illusionne aucunement sur la stabilité d'une telle obédience : nos maisons canadiennes à court de religieuses diplômées en économie domestique ne vont pas laisser à la République voisine un sujet féru d'une science non obligatoire dans les programmes scolaires américains.

Le pensionnat de Charlesbourg la reçoit avec bonheur en 1913. Tout lui sourit dans cette Institution débordante d'activités, sauf le rang accordé aux sciences ménagères qui s'inscrivent toujours dans les matières secondaires dans tous nos couvents. Ici les nombreuses pensionnaires venues de la ville requièrent une Directrice à la main ferme. Or en cette année 1915, une main ferme est aussi experte en tous arts féminins - et du fait même rend superflu, le maintien en place de la bonne Sœur Ste-Rose-de-Lima que désire le Couvent de St-Isidore. Ici conduire de grandes élèves uniquement soucieuses d'obtenir le brevet d'enseignement et les sciences qui s'y rattachent repose des cordes vocales fatiguées, même si la perspective d'une mutation prochaine s'annonce à l'horizon. Un an, dit de repos, même actif, lui donne un élan nouveau pour une besogne plus absorbante.

A Rivière-du-Loup, l'enseignement à des débutants laisse des loisirs pour préparer les cours de cuisine et de couture aux grandes élèves qui s'émerveillent à bon droit de leurs réussites en ces deux matières du programme. L'important, soulignent les examinateurs, est de préparer pour l'avenir ' des femmes dépareillées", habiles au tissage, au crochet, à la confection. Les exhibits qui attirent l'attention provoquent en d'autres paroisses le désir de posséder semblables centres d'une telle culture. Et voilà que l'habile Sœur Ste-Rose-de-Lima est appelée au Couvent de l'Islet, où les grandes élèves s'intéressent aux arts féminins. Le site enchanteur de ce paysage ne va-t-il pas la captiver au point de lui faire prendre racine en bordure du fleuve?

Lorsque les nominations de 1920 lui assignent de nouveau comme résidence le beau Couvent de Matane, elle exulte pourtant d'une joie qui éclaire encore son regard à quatre-vingts ans passés. Directrice de pensionnat et professeur d'enseignement ménager, elle tient pour ainsi dire dans sa main, toute une population qui ne l'oubliera jamais. Les petites pensionnaires la surnomment "Le petit Jésus1' sans doute à cause de ses fréquentes exhortations à prier l'Enfant divin. Un témoignage fraternel la dépeint ainsi: "Sœur Ste-Rose-de-Lima était une femme de son temps, une religieuse qui avait librement choisi de faire de l'Évangile la règle vivante de sa foi : accueillante à ses Sœurs et à ses élèves, capable de tout donner comme de tout partager, elle cherchait à s'épanouir dans l'accueil et le don."

"Elle dirigeait son pensionnat avec toute l'ardeur de sa bonté à laquelle répondait l'affection de ses 'grandes' qui savaient comprendre une amitié offerte, généreuse et chaleureuse. "

"Économe, éducatrice, jardinière, même cuisinière à ses heures, elle était habile en tout, sans pourtant se prévaloir de ses multiples dons.

Six années de dévouement sans réserve usèrent à la limite les forces physiques de notre chère Sœur, puisque à peine installée à Champlain en 1926, elle dut revenir à la Maison-Mère pour se soumettre à la chirurgie. L'intervention réussie lui permit de poursuivre encore durant une décennie sa carrière d'éducatrice avant de s'attacher pour vingt-sept ans à la Crèche St-Vincent-de-Paul.

Portière et réceptionniste, elle se distingue par sa courtoisie à l'égard de tous les visiteurs, surtout par sa bonté inlassablement compatissante envers les pauvres qui se pressent au département de ses bienfaisances. Et que dire de sa reconnaissance pour les nombreux bienfaiteurs, heureux de soutenir par leurs dons en nature son habile charité. Mais que de travail pour remettre à neuf habits et lingerie entassés dans des caisses accumulées dans ses armoires. Ici encore ses connaissances en art ménager s'avèrent précieuses. Tous ses loisirs .y passent, puisqu'elle ne donne à personne un article défraîchi. La belle apparence des objets donnés rend plus efficaces les conseils et les encouragements qu'elle y joint. Ses armoires, toujours à la disposition des Sœurs en quête d'une retaille, d'un coupon, donnent parfois lieu à des méprises qui font ressortir davantage l'aménité de son caractère, surtout lorsque par mégarde, disparaît l'article personnel déposé là par distraction.

Une compagne écrit: "Durant les quatre années vécues en sa compagnie, elle m'a édifiée par son sourire constant, sa disponibilité, son dévouement serein et sa dignité." Une autre témoigne: ''Sœur Ste-Rose-de-Lima était une religieuse édifiante par sa régularité, son dévouement charitable. Se contentant de peu pour elle-même, elle travaillait constamment pour les pauvres, à qui elle distribuait avec affabilité et empressement, habits, bas et mitaines de sa confection. Elle s'appliquait à les encourager par des pensées de foi et les assurait de ses prières, si bien que certain jour, un appel téléphonique la requerra comme 'Directrice des pauvres'. Un manque de reconnaissance ne pouvait émouvoir son humilité ni restreindre ses bons services. Pourtant sa sensibilité se traduisit plus d'une fois par des larmes versées en secret.''

Une religieuse si accomplie attirait infailliblement des jeunes filles au postulat de notre Communauté. Ses quatre nièces religieuses au Bon-Pasteur ne furent ni les premières, ni les dernières à subir l'attrait de ses exemples et de sa ferveur.

Une de ses compagnes rappelle avec édification: 'La somme de travail que Sœur Ste-Rose-de-Lima exécutait pour les pauvres et certains bienfaiteurs lui laissa toujours le temps de remplir ses obligations de piété, qu'elle accomplissait avec un recueillement visible quoique sans ostentation. Semblable attitude et pareille fidélité rappellent ces conseils longtemps en vedette sur un mur de la Maison-Mère: Ne rien désirer - Ne rien demander - Ne rien refuser

Parvenue à ses quatre-vingts ans, Sœur Ste-Rose-de-Lima accepte de revenir à la Maison-Mère, où semble lui convenir un repos mérité. Mais comme le poète, revoyant en esprit les lieux où ses dernières forces se sont épuisées, elle traduit sa nostalgie par ces paroles: "Objets inanimés, témoins de tant de misères, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?" Mais plus que des choses sans vie, ce sont les pauvres qu'elle regrette. Pour eux, elle peut encore activer ses broches à tricoter; pour eux surtout, elle peut prier aux pieds du même Jésus adoré à St-Vincent-de- Paul. Mais ces dix années de réclusion relative accentuent lentement la faiblesse qu'elle se refusait à reconnaître au Chemin Ste-Foy. Graduellement son pas devient moins souple, et tristement, elle vogue: "Oh! Quel exercice il me faut pour soumettre des muscles devenus indociles."

En 1974, une marchette doit assurer ses pas si mesurés, mais son sourire encore dit à ses compagnes le plaisir qu'elle éprouve à les revoir. Avec joie elle rappelle que bientôt s'accomplira sa quatre-vingt-dixième année. Il s'en faudra de peu qu'elle les termine. En fin de décembre la grippe, si néfaste au grand âge, la retient à sa chambre, puis altère ses dernières capacités. Trois jours d'apparente inconscience l'anéantissent, et le 10 janvier 1975, elle passe de la terre à l'éternité, soit deux jours avant que le Bon-Pasteur célèbre le 125e anniversaire de sa fondation.

Apparemment absente de ces célébrations, elle y remplit pourtant un rôle d'importance. Par respect pour la famille Durand qui entoure son cercueil, de même que pour les membres de la Communauté qui exulte le Seigneur par des chants de reconnaissance, les restes mortels de notre chère Sœur exposés dans un des parloirs de la Maison Marie-Fitzbach furent comme une présence visible de Mère Marie-du-Sacré-Cœur, au lieu même où elle déploya tant d'œuvres charitables.

A la source de cette vie généreusement donnée dont nous venons d'esquisser les traits, Dieu se montre la source de miséricorde prodiguée à tant d'âmes qui, à l'instar de notre vénérée Mère Fondatrice, que Sœur Ste-Rose-de-Lima aimait prier en secret, sont réunies dans un même amour des pauvres. Nous aimons croire qu'un tel amour des pauvres a conduit ces âmes au séjour du bonheur et de la vie véritable.

Maison-Mère du-Bon-Pasteur,

Québec, 3 mars 1975

N.B. Elle est la sœur de ma grand-mère paternel, voir au dictionnaire I57009