«Seigneur, fais luire ta face sur ton serviteur, sauve-moi par ton amour» (Ps 31, 17)

 

Le F. Pasteur n'est plus. On s'était tellement habitué à le voir à la grande maison de Ste-Foy (autrefois maison provinciale de Québec), qu'on se fait difficilement à l'idée de son départ. Il nous semblait qu'il aurait duré aussi longtemps que les solides murs de cette institution. Et pourtant, l'âge et les infirmités ont eu raison de lui. C'est dans la nuit du 17 avril que son cœur a cessé de battre. Il était parvenu à l'âge respectable de 95 ans et 4 mois.

 

Le F. Pasteur est né le 11 décembre 1900, au sein d'une famille de cultivateurs, à St-Tite-de-Champlain, dans la province de Québec. Son père, Silfrid, et sa mère, Sara Jacob, donnèrent le jour à 14 enfants, dont sept garçons et sept filles. Notre regretté défunt était le douzième. A son baptême, il reçut les noms de Joseph, Armand, Victor. C'est sous ce dernier nom qu'il fut connu jusqu'à son entrée au noviciat, en avril 1917.

 

De sa famille et de son enfance, le F. Pasteur n'avait gardé que de bons souvenirs. Il aimait également son père et sa mère. Ceux-ci étaient de bons chrétiens, dévots au Sacré-Cœur et fidèles aux pratiques de notre sainte religion. Victor était un bon fils de famille qui, durant les jours de congé et durant les vacances, se prêtait volontiers aux menus travaux de la ferme.

 

Vocation et formation

 

C'est dans cet heureux climat familial que naquit chez Victor l'aspiration à la vie toute consacrée au Seigneur. Sa mise en route vers la vie religieuse doit beaucoup à l'exemple de son curé, M. l'abbé Jean-Baptiste Grenier. En aout 1916, il faisait son entrée au juvénat d'Arthabaska, où il eut comme maitre le F. Désir. Le F. David, son professeur, l'a beaucoup aidé dans ses premiers pas hors de la famille.

 

L'année 1917-1918 fut celle de son noviciat, sous la bonne direction du F. Albertus. Là, il eut comme professeur le F. Alphée. De son noviciat, le F. Pasteur n'avait que de bonnes impressions; c'est qu'il avait accepté la formation qu'on y donnait alors.

 

Une forte personnalité

 

Le F. Pasteur n'était pas une personnalité quelconque. Il avait un jugement juste, des idées claires et des principes bien chevillés. Il y avait chez lui cet ensemble de qualités qui attirent la confiance. Il était honnête et franc, ennemi des faux-fuyants. II avait fortement le sens du devoir et s'acquittait de ses fonctions avec fidélité et continuité. Toute sa vie, ce fut un rude tâcheron.

 

Sa vie était basée sur un ensemble de certitudes dont il ne démordait pas. Aussi, quand vint le temps des grands ébranlements des années 60, provoqués par une révolution culturelle et religieuse rapide, il eut peine à suivre et souffrit beaucoup. Étant un fort, il tint bon sur plus d'un point. Difficilement on arrivait à le déloger de ses positions. Car, il faut bien le dire, c'était un doux entêté avec qui il n'était pas facile de dialoguer.

 

Nous touchons ici un point qui peut nous expliquer pourquoi il eut si peu d'amis intimes. Sans doute, il avait les qualités qui gagnent l'estime, mais ces mêmes qualités aux contours trop bien arrêtés peuvent offusquer. Toujours sûr de lui-même, le F. Pasteur consultait peu son entourage. S'il avait davantage douté de lui-même (ou feint de douter), et s'était muni des avis de ses confrères, il se serait gagné leur sympathie.

 

Le professeur

 

Le F. Pasteur enseigna durant 25 ans. Détenteur du brevet supérieur d'enseignement, il possédait bien ses matières et savait faire réussir ses élèves. Lui-même me racontait qu'il fut un jour appelé à remplacer un confrère qui avait échoué. Il entre donc en classe, et un élève se charge de lui présenter ses condisciples, que le professeur précédent avait répartis en trois groupes: "Ceux-ci, dit-il, sont les "niochons" (bornés), ceux-là sont les paresseux et celui-ci est le chef des paresseux; ces autres sont les travaillants, et voici leur chef." En bon pédagogue, le F. Pasteur comprit vite qu'une telle classification était contre-indique (aujourd'hui on dirait qu'elle était contraire aux droits de l'homme!). II dit donc aux élèves: "Mettez-vous tous autour de la classe par ordre de grandeur et on va vous donner des nouvelles places."

 

Les deux dernières années carrière d'enseignant, le F. Pasteur les passa à l'école St-Esprit de Québec, où il enseignait les travaux manuels. Il avait suivi les cours qui se donnaient alors à Limoilou sous la direction du F. Georgius et s'était rendu compétent en ce domaine. Cela devait lui servir plus tard dans les divers travaux de la maison provinciale.

 

Le directeur

 

En deux endroits, Causapscal et Bagotville, le F. Pasteur fut directeur. Ce furent cinq années pénibles. Il n'était pas fait pour être directeur d'école et supérieur de communauté. Lui-même me confiait que, dans une de ces communautés, il eut tous ses confrères ligués contre lui. Du moins, c'est ce dont il se souvenait. On peut se demander où était la faute. Sans doute, les traits de son caractère et sa personnalité furent-ils à l'origine de ces situations conflictuelles. Toujours est-il qu'il jugea bon de donner sa démission au frère provincial, qui l'accepta. En bon inférieur soumis, il rentra dans les rangs et redevint professeur pour deux ans encore, avant de recevoir une obédience durable et définitive à la maison provinciale de L'Ancienne-Lorette.

 

À la maison provinciale

 

Les 47 dernières années de sa vie, le F. Pasteur devait donc les passer à la maison provinciale de Ste- Foy en qualité d'infirmier, électricien, commissionnaire, factotum et retraité. C'est surtout par cette dernière tranche de vie que le souvenir du F. Pasteur restera dans la mémoire des jeunes frères et même des moins jeunes.

Comme infirmier, il succédait aux FF. Hector Ruest et Norbert Lizée. II occupa ce poste 22 ans. Que de mérites accumu1s dans cette tâche, si l'on songe que son dispensaire et les chambres de l'infirmerie se trouvaient au cinquième étage et que, durant cinq ans, avant la pose d'un ascenseur, il dut monter là les repas des malades.

 

Ceux qu'il a soignés témoignent de son dévouement, de sa précision et de son savoir-faire. Sans doute, ont-ils eu droit parfois à des remontrances, car le F. Pasteur était sermonneur à ses heures.

 

Malheur au novice qui venait lui demander du sirop pour le rhume alors que, les jours précédents, notre infirmier l'avait vu se pavaner nu-tête par les journées encore fraîches d'avril ou mai.

 

Il prenait tout au sérieux et voulait que les autres en fassent autant. Par conséquent, les supérieurs provinciaux et les maitres formateurs devaient tenir compte des dossiers médicaux de chacun des sujets en formation. Encore à 88 ans, il se souvenait qu'un supérieur provincial lui avait reproché de n'avoir pas mentionné que tel novice avait des prédispositions à la tuberculose: "J'avais pourtant écrit, disait-il, la déclaration du médecin: candidat à la tuberculose."

 

Certains confrères n'étaient pas d'accord avec le F. Pasteur sur sa façon de choisir les médecins. Ce sont des critiques qui démontrent que la tradition se maintient et que les hommes ont toujours opiné ou pour Hippocrate ou pour Galien. Il invitait parfois des grands médecins qui, pour l'occasion, se faisaient conférenciers et donnaient de judicieux conseils sur le soin de la santé. Je me souviens en particulier d'un certain Dr Rainville. Selon ce spécialiste, la maladie (cancer, maladie de cœur, etc.) ne prend pas sur un organisme en santé (!), et c'est la respiration qui maintient un organisme en santé. Toujours dans la même ligne, il disait: "Le secret de la santé, c'est le signe de croix: front en arrière, ventre en arrière, épaules en arrière!" Seule reste en avant la poitrine, qui doit être gonfle d'air pur.

 

Le F. Pasteur était disponible 24 heures sur 24. Je me souviens qu'une nuit il me vint un frisson par tout le corps. Je montai chez le F. Pasteur, qui dut bien se demander ce que j'avais, tellement les dents me claquaient dans la bouche et j'avais peine à m'exprimer. Sans maugréer, il me remit un coussin électrique sur lequel je dormis le reste de la nuit et conjurai ainsi ce qui, selon moi, s'annonçait comme une très forte crise de bile.

 

Un automne, il avait conseillé aux frères de se faire vacciner contre la grippe. Deux confrères acceptèrent le vaccin, et ce furent les deux seuls qui eurent la grippe! Des malins prétendirent que ce vaccin devait se donner en deux fois et que, en le donnant en une seule fois, il leur avait communiqué le virus. Dans le petit monde de L'Ancienne-Lorette, le frère infirmier était plus souvent qu'à son tour la cible contre laquelle volaient bien des flèches, mais jamais meurtrières. Ce qui reste certain, c'est que le F. Pasteur a laissé le souvenir d'un infirmier dévoué, compétent et consciencieux. Son petit côté bougon ou sermonneur n'enlève rien à ses mérites.

 

L'électricien

 

Grâce à des cours par correspondance, le F. Pasteur était licencié en électricité. A maintes reprises, on eut recours à sa compétence pour électrifier diverses maisons de la province. C'est ainsi, par exemple, qu'on le vit aux Éboulements et à Rivière-à-Pierre. Dans la même ligne, il décida, au début des années 50, d'installer l'interphone à la maison provinciale.

Avec la détermination qu'on lui connaissait, il travailla à la réalisation de son projet durant des mois sinon des années. Y réussit-il? Les progrès ultérieurs de la technique et 1' avènement de l'électronique devaient reléguer dans l'ombre ce qui lui avait coûté tant d'efforts.

La maison de L'Ancienne-Lorette, étant située à proximité de l'aéroport Ste-Foy, devait forcément munir son clocher et ses clochetons de lampes rouges. Une ampoule venait-elle à griller, c'était le F. Pasteur qui grimpait là-haut et remettait tout en ordre. Encore nonagénaire, si on lui rappelait ses exploits d'autrefois, il reprenait: 'J'irais encore, mais on ne me le permet pas!" Audaces fortuna juvat!

 

Le généalogiste

 

Qui n'a pas entendu le F. Pasteur parler des familles Paquin ne l'a pas connu entièrement. Oui, durant 25 ans, notre frère fut généalogiste. Initié à cette science par son ami, le F. Dominique Campagna, il se mit à l'œuvre et parcourut une infinité de paroisses, il écrivit une multitude de lettres, il retraça les actes de mariage des familles Paquin. Il se fit l'organisateur d'un vaste mouvement qui devait regrouper tous les Paquin du Canada et des États-Unis. Un bulletin périodique rejoignait les familles. Lui-­même, à 75 ans, prit la plume et écrivit la "Petite histoire des familles Paquin en Amérique".

 

Le 3 mai 1982, il signait, en présence de deux témoins, un acte par lequel il léguait à l'Association des familles Paquin Inc. 400 volumes de la Petite histoire, 30 cahiers de fiches familiales, 40 à 50 cahiers de correspondance, 6 cahiers d'archives, 6 volumes de descriptions de lignées, des cartons de ces mêmes lignées, le cahier des bienfaiteurs, sans parler des drapeaux, écussons et films. Et tout cela était le fruit d'un travail poursuivi avec le même acharnement qu'il avait entrepris toute chose au cours de sa vie.

 

Le vieillard

 

Vinrent pour notre F. Pasteur les années de la vieillesse, celles dont Qohélet dit: "Je ne les aime pas " (Qo 12,1). Plus près de nous, c'est Lavoisier qui, prévoyant sa mise à mort prochaine, écrivait à son épouse: «Je sens que je n'aurai pas à supporter les inconvénients du vieil âge". Bien déterminé à vivre jusqu'à sa mort, notre confrère lutta tant qu'il put contre tout ce qu'amène ce vieil âge. Il pressait dans ses mains une balle de caoutchouc, il pédalait sur place tout en lisant la Bible (sic). A diverses reprises, on lui permit de faire des stages à la clinique B.C. de Montréal. Quand cette permission lui fut refusée, il en souffrit beaucoup parce qu'il se figurait que la lutte l'aurait rendu vainqueur encore une fois. Ceux qui ont assisté à ces combats assurent qu'il s'est ainsi sauvé dix ans de fauteuil roulant. C'est quand même quelque chose.

 

On ne peut pas dire que le F. Pasteur fut un vieillard triste ou morose. Volontiers, il acceptait la taquinerie, et ses confrères le savaient! Dans certains domaines, comme la liturgie, la vie communautaire, la tenue vestimentaire, il tenait dur et défendait ses positions. Celui qui écrit ces lignes, étant de retour à L'Ancienne-Lorette après en avoir été éloigné durant trois décennies, a eu le bonheur de retrouver le F. Pasteur et d'avoir avec lui de longs entretiens presque journaliers. Il a alors eu droit à des discours identiques à ceux qu'il avait entendus trente ans auparavant, et presque dans les mêmes mots. Quelle fidélité à soi-même chez le F. Pasteur! Quand nous nous quittions, il disait en souriant: "Demain nous aborderons un autre thème." Parfois il lui arrivait de chercher ses mots, mais dans l'ensemble sa mémoire lui était restée fidèle et son esprit était parfaitement lucide et devait le demeurer jusqu' à la fin.

 

Il était resté lui-même, celui qu'on avait toujours connu; ses jambes seules le trahissaient par moments, ses genoux flageolaient, et il dut se déplacer en fauteuil roulant durant les huit ou neuf dernières années de sa vie. Les jours ensoleillés, il apparaissait à la salle de communauté après le petit déjeuner. Durant les beaux jours d'été, il était sur la galerie et se reposait dans la balançoire.

 

Une vieillesse réussie

 

Un modèle de vieillesse réussie, voilà comment je serais porté à présenter le F. Pasteur aux confrères qui l'ont connu et à ceux des générations futures. Et ce qui m'incite à le présenter ainsi, c'est que je l'ai entendu à maintes reprises faire une relecture de sa vie. Il revenait alors sur les évènements de son passé. Parfois c'étaient des échecs purs et simples. Il savait alors avouer ses infortunes et en rire. Et c'est cela que je trouvais fort édifiant.

"Tout vieillard vit un drame", me communiquait un ami qui visitait chaque mois des centaines de vieillards. Il me semble bien que le F. Pasteur ait échappé à cette règle. Lui, il se penchait sur son passé pour en dresser le bilan en toute sérénité.

 

Dernière maladie

 

Le F. Pasteur a connu très peu d'accidents de santé et a pu exercer ses activités jusqu'à une vieillesse avancée. Si l'on excepte des troubles de foie qui ont nécessité, il y a une quarantaine d'années, l'ablation de la vésicule biliaire, on peut dire que ce fut un homme "en santé". Il dut se confier aux bons soins des infirmiers et des infirmières quand ses jambes refusèrent de le porter. Il ne fut vraiment malade que durant ses tout derniers jours, quand se vérifia chez lui une insuffisance rénale qui entraina avec elle une insuffisance cardiaque. C'est ce dont il devait décéder à l'aube de ce 17 avril 1996.

 

F. Louis-Régis Ross, s.c.

 

Curriculum vitae

 

11 déc. 1900 Naissance

20 août 1916 Entrée au juvénat d'Arthabaska 26 août 1917 Première profession

10 août 1924 Profession perpétuelle

1918 Magog, (maitre de classe)

1919 Québec, St-Charles, (maitre de classe)

1924 Rimouski, Académie, (maitre de classe)

1925 Asbestos, (maitre de classe)

1927 Québec, St-François, (maitre de classe)

1929 Lewiston, (cuisinier)

1930 Rimouski, (juvénat)

1930 Sherbrooke, La Rocque, (maitre de classe)

1931 Québec, St-Fidèle, (maitre de classe)

1932 Victoriaville, Collège, (maitre de classe)

1934 La Pérade, Collège, (maitre de classe)

1936 Sherbrooke, La Rocque, (maitre de classe)

1937 Sherbrooke, Sacré-Coeur, (maitre de classe)

1938 Trois-Pistoles, (maitre de classe)

1941 Sherbrooke, Racine, (maitre de classe)

1942 janv. Sherbrooke, La Rocque, (maitre de classe)

1942 Causapscal, (directeur)

1945 Bagotville, (directeur)

1947 Québec, St-Esprit, (maitre de classe)

1949 L'Ancienne-Lorette, (infirmier)

1971 L' Ancienne-Lorette, (retraité)

17 avril 1996 Décès à l'hôpital Laval de Ste-Foy

20 avril 1996 Inhumation au cimetière de la communauté à Ste-Foy