Texte tiré de : Le Cordon, Souvenirs et Portraits, par Adolphe Robert, Manchester, New Hampshire, 1965

Monsieur,

    Les annales franco-américaines nous rappellent qu’en 1937, le Consul de France à Boston vous décernait, au nom du ministère de l’Éducation nationale de la République française, la décoration d’Officier d’Académie, avec les palmes d’argent et le ruban violet qui en sont le symbole. Ce qui devait être suivi plus tard de la médaille de la Reconnaissance française.

    Dix ans après, soit en 1947, la Société Historique franco-américaine, que vous aviez si bien servie, vous remettait sa médaille Grand Prix.

    En 1950, c’était au tour du Canada français de vous admettre, par le truchement du Conseil de la Vie française dans l’Ordre de la Fidélité française.

    La même année, l’Union Saint-Jean-Baptiste d’Amérique vous faisait Membre d’Honneur.

    Enfin, en 1951, vos propres concitoyens de New Bedford célébraient vos Noces d’Or de profession médicale au milieu d’eux.

    Aux honneurs et distinctions qui vous ont été conférés jusqu’ici, il manquait cependant encore quelque chose. C’est ce dont le Comité d’Orientation s’est vite rendu compte. Aussi réclame-t-il en ce jour le privilège de vous décerner la décoration de l’Ordre du Mérite franco-américain, vous priant en même temps de l’accepter. Au nom de mes collègues du Comité et à titre de Chancelier de l’Ordre, j’aurai le très grand plaisir de vous le remettre dans un instant.

    L’acte du Comité est justifié par le motif suivant :

    « Vous avez veillé pendant plus de cinquante ans à la santé des corps, mais aussi à celle des esprits, à celle plus particulièrement de la culture française à New Bedford ».

    Tel est en effet le jugement porté sur votre compte, dans la citation qui accompagnait la remise de votre diplôme dans l’Ordre de la Fidélité française.

    Si je consulte vos notes biographiques, je conclus que ce jugement est juste et exact, car toute votre vie comporte un bel exemple de continuité et de fidélité à vos origines ethniques.

Cela commence au jour même de votre naissance, le 3 octobre 1878, dans ce milieu de patriotisme ardent qu’est le village de Saint-Eustache, sis sur les bords de la rivière des Mille-Îles, ce village où le souvenir du docteur Chénier est toujours vivant et où les murs de la vieille église de pierre portent encore la trace des boulets de canon de Colborne, en 1837.

    Votre père s’appelait Joseph-Albert Paquin, votre mère était Emma Savard. Lorsque vous fûtes en âge de fréquenter l’école primaire, ils vous placèrent à l’Académie de Saint-Eustache, puis ils vous envoyèrent ensuite au Collège Bourget, de Rigaud, où vos humanités se terminèrent par l’obtention du diplôme de bachelier ès arts. Ce diplôme vous ouvrit la porte de l’Université Laval, de Montréal, d’où vous êtes sorti en 1901, muni d’un autre diplôme, celui de docteur en médecine.

    Je ne connais pas les raisons qui vous ont amené à émigrer aux États-Unis ni pourquoi vous avez choisi New Bedford pour domicile. Je suppose toutefois que vous n’y avez pas été attiré par le souci de faire fortune dans le commerce de l’huile de baleine. Lors de votre arrivée, New Bedford ne comptait que deux paroisses franco-américaines : Sacré-Cœur et Saint-Antoine. « Le North End, dit un analyste de l’époque, n’était pas alors le quartier populeux qu’on admire aujourd’hui. C’était une succession de rues sans habitations, à peine tracées, séparées les unes des autres par des terrains vacants, où les broussailles poussaient en pleine liberté. Seulement on voyait déjà s’allonger chaque année, même chaque mois, les murs des manufactures autour desquelles viendraient bientôt se grouper deux mille familles canadiennes-françaises », dont la vôtre. Car, le 23 septembre 1902, vous épousiez Nelda Marceau, de Manteno, Illinois, et vous l’ameniez à New Bedford où vous avez élevé tous deux une famille de six enfants. Dès cette même année 1902, vous deveniez membre d’une société locale qui s’appelle la Ligue des Patriotes. On n’imagine pas un fils de Saint-Eustache ailleurs que dans une Ligue de Patriotes.

    Au printemps de 1903, commencent les travaux de construction de la belle et riche église Saint-Antoine, travaux qui devaient d’abord être contrecarrés par un écroulement de murs, entraînant la mort de deux ouvriers et des blessures à cinq autres. D’où, procès long et coûteux, mais qui devait se terminer à l’avantage du curé et des paroissiens. Lorsque l’on entre à l’église Saint-Antoine par la porte du centre et que l’on fait le signe de la croix en s’aspergeant d’eau bénite puisée à un bénitier de marbre, il convient de se rappeler que ce bénitier est un don du docteur Paquin.

    C’est donc à New Bedford, à l’ombre du clocher de Saint-Antoine, que s’est écoulée votre vie familiale et professionnelle. Ayant moi-même habité New Bedford pendant une couple d’années, j’y ai marqué un trait particulier à la colonie franco-américaine de cette ville, celui de se suffire à elle-même. Rares sont les occasions ou elle sent le besoin d’avoir recours à une collaboration extérieure dans ses manifestations patriotiques, politiques, sociales ou autres. Peut-être est-ce dû au fait que si elle se suffit à elle-même, c’est parce qu’un docteur Paquin lui suffit ? Quoi qu’il en soit, vous êtes l’orateur attitré des célébrations de la Saint-Jean-Baptiste, des anniversaires, des banquets, des réunions civiques, mutuelle et autre. Il faudrait une machine à additionner pour faire le total des discours que vous avez prononcés dans votre vie. Mais là ne se sont pas bornées vos activités, car nous vous trouvons président du Bureau de Santé, membre de la New Bedford Medical Association, de la Massachusetts Medical Society, de l’American Medical Society, syndic de l’Hôpital d’État de Palmer, affilié en outre à nos sociétés fédératives nationales et aux clubs locaux.

     Mais ce n’est pas tout.

     À compter d’octobre 1943 et pendant quatorze années consécutives, vous avez assumé avec éclat la redoutable présidence de la Société Historique franco-américaine. J’emploie à dessein le mot redoutable, parce qu’il n’est pas donné à n’importe qui de savoir présenter au public, dans les termes appropriés et avec les nuances nécessaires, des cardinaux, des premiers ministres, des ambassadeurs, des académiciens, bref des princes de l’éloquence, des sciences et des lettres. Dans l’accomplissement de cette tâche, vous vous êtes révélé un maître, vous exprimant toujours avec tact, dans un français élégant, clair, souple, précis.

     C’est l’Union Saint-Jean-Baptiste d’Amérique qui a toutefois émargé le plus largement au programme    de vos activités extérieures. Vous en êtes aujourd’hui le médecin reviseur, après avoir, été successivement conseiller général en 1921, membre du Bureau médical en 1933, de nouveau conseiller général en 1939, puis encore membre du Bureau médical en 1941.

     La citation accompagnant votre diplôme de l’Ordre de la Fidélité française est donc pleinement justifiée et je crois l’avoir suffisamment démontré.

     C’est pourquoi, à titre de Chancelier de l’Ordre et en vertu des pouvoirs qui me sont conférés par le Comité d’Orientation, je proclame   Monsieur Ubald Paquin titulaire de l’Ordre du Mérite franco-américain, je lui en remets la cravate ainsi que le Diplôme d’Honneur et je l’invite à signer le Livre d’Or de l’Ordre.